Opération "Styx"
Prélude & Mobilisation
L'acte de naissance de l'Opération Styx ne relevait nullement d'un élan de solidarité, mais s'inscrivait plutôt dans l'équation stratégique élaborée par l'Administration du Secteur 13.
À cette période charnière, Cité 13, ou plutôt le Secteur 13, se trouvait engagée dans une quête obsessionnelle visant à percer les arcanes de la biomasse xénienne, espérant ainsi raffiner ses propres protocoles de bio-ingénierie et ses mécanismes de conversion énergétique.
Aux yeux des stratèges et des théoriciens, l'Amérique du Sud, livrée à une prolifération organique hors de contrôle, ne constituait pas une tragédie humanitaire, mais bien le laboratoire de terrain idéal.
Ce territoire représentait un gisement inépuisable de spécimens mutants et d'entités hostiles, offrant un cadre d'expérimentation infini.
C'est donc avec ce cynisme opportuniste savamment dissimulé derrière un discours de nécessité militaire, que l'Administrateur du Secteur 13 sollicita une audience auprès de Wallace Breen à la Capitale du Secteur 17.
La réception fut d'une froideur glaciale.
Breen, dont le pragmatisme ne laissait aucune place au gaspillage des ressources de l'Union, percevait le sous-continent comme une zone morte, une excroissance gangrenée qu'il valait mieux murer dans l'oubli plutôt que de tenter de la soigner par le fer.
Le dialogue fut d'une rare avidité, mais l'Administrateur du Secteur 13 jeta toutes ses forces dans la balance, garantissant à Breen non seulement le succès de la reconquête, mais promettant des recherches qui régleraient définitivement les problèmes de la faune Xen.
Breen finit par donner son aval, assorti d'une menace à peine voilée qui transformait l'opération en un pari suicidaire.
Le moindre échec serait synonyme d'une éradication pure et simple de l'administration du Secteur 13 des registres de l'existence planétaire.
C'est précisément sous cette pression absolue, véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des instances dirigeantes du Secteur 13, que les rapports entre ce-dernier et le Secteur 5 prirent une trajectoire inattendue.
Durant les briefings qui précédèrent les premiers mouvements de troupes, l'Administrateur du Secteur 13 finit par confesser à son homologue sud-américain l'extrême précarité de sa propre situation.
Ce qui ne devait être qu'une manœuvre dictée par l'ambition personnelle se métamorphosera par la suite, au contact de la gratitude désespérée des autorités du Secteur 5, en un pacte de sang d'une intensité singulière.
Le Secteur 5, perçut dans cette aide extérieure une providence presque miraculeuse.
Le Secteur 13, conscient que sa propre survie dépendait désormais de la réussite totale de la mission, son Administrateur,
ainsi que son état-major pétrifié face à la révélation, prit enfin une décision.
Il ordonna la mobilisation de la quasi-totalité de ses forces d'assaut.garnisons. Il ne s'agissait plus ici d'un simple soutien tactique, mais d'une survie.
En déversant plus des trois quarts de ses effectifs de la conscription et l'intégralité de ses unités synthétiques lourdes, il choisit de dégarnir ses propres bastions, acceptant une vulnérabilité pour garantir des résultats titanesque sur le théâtre d'une opération transatlantique.
La chaîne logistique qui fut mise en grande difficulté demeure, selon les critères de l'Union Universelle, un exploit d'ingénierie et de coordination sans précédent.
L'acheminement d'une telle masse de combat ne pouvant s'effectuer par les voies conventionnelles, un pont ferroviaire titanesque fut érigé, une colonne vertébrale métallique irriguant sans relâche l'Europe et le Nord de l'Afrique.
Des milliers de convois blindés, transportant des bataillons entiers et des montagnes de matériel pour l'opération, convergèrent vers le centre névralgique de Dakar. Ce port africain, transformé en une ruche industrielle saturée d'une atmosphère lourde de vapeur et de bruits métalliques, servit de pivot pour le déploiement. Dans ce chaos organisé, les forces furent transférées du rail vers les soutes, une armada aérienne dont l'ombre immense a assombris les eaux de l'Atlantique.
Le Panama devint le réceptacle de cette déferlante mécanique, un point de concentration où la géographie fut littéralement remodelée pour servir les besoins de la guerre.
Ce passage étroit entre les deux masses continentales fut métamorphosé en l'espace de quelques mois en une enclave militaro-industrielle dont la densité dépassait l'entendement. Chaque mètre carré de forêt rasée et de terre nivelée fut scellé sous des couches de béton armé afin de supporter les légions coalisées.
Les témoignages de l'époque décrivent un sol vibrant perpétuellement sous la masse des Striders alignés par centaines, telles des soldats attendant le signal du massacre. Les plateformes de débarquement ne connaissaient aucun répit, déversant continuellement des flots de contingent de la conscription et des unités de guerre synthétiques.
À l'aube du 2 octobre 2012, une tension électrique régnait sur les positions panaméennes.
Les rangs étaient désormais serrés, les contingent expérimentés du Secteur 13 avec ceux du Secteur 5 dans une fraternité née de la nécessité.
Cette alliance n'était pas le fruit de traités, mais s'était forgée dans le partage d'une angoisse face à l'horreur organique qui pullulait au-delà de la frontière colombienne. Pendant que les officiers de liaison peaufinaient les trajectoires de la future percée ferroviaire devant éventrer le continent, les techniciens du génie s'assuraient de la parfaite réponse des systèmes d'armement.
Tout était prêt pour l'embrasement.
L'Administrateur du Secteur 13 avait rempli sa part du contrat en livrant la force d'assaut capable d'annihiler un écosystème entier.
Face à cette puissance, au sud, les remparts de confinement marquant les limites de la zone infestée demeuraient dans un silence de mort, retenant une nature extraterrestre qui ne se doutait pas encore que le jugement de l'Union Universelle frappait déjà à ses portes.
